Les deux scènes

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Rizhome, le blog des 2 scènes

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SORTIR DU SPECTACLE VIVANT #3

Pale Blue Dot [retour d'expérience]

 

► Sortir du spectacle vivant se fait l'écho de vos impressions, vos ressentis à la sortie d'un spectacle.
N'hésitez pas à nous contacter si vous avez écrit, dessiné, chanté, gribouillé, peint, créé, critiqué... à la sortie de l'un de nos spectacles et que vous voulez le partager avec nous et avec le reste du public sur ce blog.

 

A Chelsea Manning.

« Ne m'intéressant ni de loin ni de près à la question des médias pour toute la perversité qu'elle lui sous-tend, mon unique moyen de me positionner au dedans du monde reste le théâtre.
C'était il y a onze jours déjà, et le souvenir qui m'habite, demeure intarissable. Jamais un spectacle n'aura été aussi jouissif et explosif de tant de beauté et de vérité. Jamais, ni pendant, ni à l'issue d'une représentation, je n'avais ressenti pareilles émotions. Il m'aura fallu onze jours alors pour réussir à mettre des mots sur ces sensations si complexes qui m'eussent envahi durant les deux heures et vingt minutes de ce sublime spectacle : Pale Blue Dot. Pale Blue Dot, un nom qui n'aura de mérite que la référence qu'elle lui porte sans pour autant tomber dans l'écueil d'une représentation qui se serait voulue bien trop illustrative. Non, Pale Blue Dot ne raconte pas la sordide histoire de notre planète bleue, mais bien plutôt, de ce qui s'y passe inextricablement et qui, par l'effet papillon, aura le pouvoir de se répercuter sur toute une civilisation et sur l'humanité toute entière. Car sous le poids des décisions politiques menées à la baguette qui font malheureusement et malhonnêtement le monde chancelant d'aujourd'hui, c'est bien chaque identité qui se retrouve toute entière exigée, obligée pour survivre de ne pas mettre en porte à faux l'autorité des dirigeants les plus puissants. Et que se passe-t- il quand un homme entre tous déroge à cette règle, et que par le plus grand des courage et de la plus illustre honnêteté considérée pourtant comme une impitoyable trahison, révèle les ficelles des pires crimes contre l'Humanité ? C'est la responsabilité et l'histoire de chaque citoyen du monde qui se trouvent être bouleversées, remises en cause, noyées dans le flot incessant et consternant d'informations futiles dont on ne pourra finalement jamais rien. Donc non, Pale Blue Dot ne se tient pas comme représentatif de ce petit bout de planète qui ne sait pourquoi il tourne autour du soleil, mais plutôt comme une parcelle de vérité d'une histoire hors du commun qui aura fait retenir le souffle de milliers de personnes.

Je ne fais pas partie de ce nombre. J'ai découvert l'affaire Wikileaks en même temps que le spectacle d’Étienne Gaudillère. J'ai suivi, scruté, étape par étape, et avec hébétement et consternation, tous les engrenages qui avaient été enclenchés des suites d'une des pires décisions militaires, mais surtout inhumaine jamais prise. J'ai constaté les faits, appris avec stupéfaction l'action abrutissante et avilissante des soldats américains envoyés dans les ciels irakiens donner feu sur des innocents, mais autrement moins cruel que de prendre conscience de l'inaction absurde de ceux qui ont le pouvoir politique face à la bêtise, la barbarie de leurs hommes. J'ai été émue de l'histoire de cet innocent irakien justement, assassiné des mains des soldats américains, de ce reporter et de son chauffeur abattus comme des chiens sur le trottoir d'une ville déjà en deuil, d'une ville qui ne compte même plus les balles. « Cet appareil photo n'était pas une arme. » ont-ils constaté trop tard après avoir ouvert le feu depuis la lunette de trois centimètres sur deux de leur caméra aérienne. « Si, une arme
médiatique. » se sont-ils peut-être finalement dit. « Mieux vaut eux que l'image salie de notre patrie ». Je spécule, et devant tant d'absurdité, devant ces hommes qui sans relâche, et sans raison aucune, par pure jouissance sadique, quémandent d'ouvrir le feu, j'invente là des paroles qui de leur bouches auraient été bien trop emprunt de « raison » et de « logique ». Sans doute suis-je trop brutale. Sans doute ai-je peu d'honneur envers une patrie qui permet le génocide. Sans doute suis-je dégoûtée d'admettre de telles choses vraies. Mais c'est bien peu comparé à ce que nous pouvons constater aujourd'hui sans nul doute : la désintégration d'une société avant tout humaine qui n'hésite pas à se défaire de toute sympathie pour faire régner la violence au nom de la liberté.

De nature très empathique et sensible, je n'aurais que très peu probablement supporté un spectacle ne mettant exclusivement l'accent sur la part d'ombre de personnages prenant part dans une histoire aussi rocambolesque que fragmentaire. La mise en scène n'est pas moralisatrice et fait état bien plus de
l'ambiguïté de la situation et de la psychologie de chaque protagonistes ayant prit part à l'affaire Wikileaks, ce qui donne un drame mesuré et finement dosé dans lequel gravitent autant de visions que d'interprétations de l'histoire. D'ailleurs, Pale Blue Dot n'a pas la prétention de dévoiler la vérité au grand jour, ni le monopole de l'opinion publique. Aussi tout tient dans le titre que je n'ai pas donné entièrement, et ce volontairement, tout à l'heure : Pale Blue Dot : une histoire de Wikileaks. Une grande intelligence de la part de la Compagnie Y de ne pas faire de leur vision apportée à cette affaire un phénomène universel ; l'usage ici de l'article « une » indique pertinemment qu'il s'agit d'une unique mais pas moins efficace perception du sujet. Chaque mot a sa portée, et Étienne Gaudillère semble l'avoir bien compris et ruse parfaitement et simplement sur la tournure de son titre, si bien d'ailleurs qu'à la première lecture du programme j'ai cru à une erreur dactylographique.

Au-delà de mettre en forme une fiction aussi réelle ou invraisemblable que la vie même, le metteur en scène teinte également d'un regard neuf une histoire vieille comme le monde : celle d'un entrecroisement, d'un entrechoquement même d'histoires individuelles se heurtant à la réalité politique d'un monde prêt à imploser. Qu'est-ce qui fait la grande histoire si ce n'est les initiatives, bien parfois malgré elles, de ceux qui n'acceptent pas la morale, l'éthique, les valeurs de ce pourquoi ils se sont engagés. Tout aussi bien un conflit intérieur qu'un conflit d'intérêt entre un homme et son pays se met à nu, non avec perversité et culpabilité, mais avec la plus grande des justesses. On l'aura compris, le spectacle regorge d'ambiguïté : que ce soit au niveau des mœurs, de l'intériorité même de chaque personnage se débattant entre soif du pouvoir, honneur et bien-être personnel, ou bien de l'histoire en elle-même, c'est un cataclysme d'émotions qui nous submerge à la vue d'un spectacle presque désarticulé. Les événements s'enchaînent et il n' y a pas de place pour l'ennui. Pourtant, je ne suis pas
de celles et ceux qui aiment les spectacles à rallonge. Et malgré cela, après Je suis Fassbinder de Stanislas Norday avec l'appréhension de la durée des deux heures de représentation, mais, qui cependant aura suscité en moi un sentiment équivoque, Pale Blue Dot est bien l'exception qui confirme la règle. Un seul regret subsiste : là ou le cinéma rend reproductible le visionnage de ces images, le théâtre quant à lui donne l'expérience d'un événement dont nous serons bien obligé de nous contenter pour fixer le souvenir qu'il nous en sera resté. J'irais volontiers revoir Pale Blue Dot et serais la première à suivre de très près, les nouvelles actualités de cette compagnie qui mérite amplement le succès de salles combles et mes plus sincères applaudissements effrénés. »

Léa

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